[§ 1] Homère1 raconte qu’un jour, parlant en public, Ulysse dit aux Grecs :
« Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. »
S’il eût seulement dit : il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres, c’eût été si bien, que rien de mieux ; mais, tandis qu’avec plus de raison, il aurait dû dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et révoltante ; il vient ajouter au contraire : n’ayons qu’un seul maître.
[§ 2] Toutefois il faut bien excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage qui lui servit alors pour apaiser la révolte de l’armée, adaptant, je pense, son discours plus à la circonstance qu’à la vérité1. Mais en conscience n’est-ce pas un extrême malheur que d’être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra ? Et obéir à plusieurs maîtres, n’est-ce pas être autant de fois extrêmement malheureux ? Je n’aborderai pas ici cette question tant de fois agitée ! « si la république est ou non préférable à la monarchie ». Si j’avais à la débattre, avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un, attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il y ait vraiment rien de public dans cette espèce de gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps3 cette question, qui mériterait bien son traité à part et amènerait d’elle-même toutes les disputes politiques.
[§ 3] Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! Contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts. Si donc une nation, enchaînée par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans), il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien déplorer sa servitude, ou plutôt ne s’en étonner, ni s’en plaindre ; supporter le malheur avec résignation et se réserver pour une meilleure occasion à venir.
1. [Note du transcripteur] Le plus célèbre des poètes anciens, duquel M.-J. Chénier a dit : Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère / Et depuis trois mille ans Homère respecté / Est jeune encore de gloire et d’immortalité. 2. [Note du transcripteur] Cet Ulysse était roi lui-même. Comment n’aurait-il pas prêché pour le pouvoir d’un seul ? Excusons-le donc, suivant le désir de ce bon La Boétie ; excusons même si l’on veut tous ces plats courtisans qui, d’habitude, ont constamment défendu ce pouvoir pour se gorger aux budgets et s’engraisser de nos sueurs ; mais n’excusons jamais, stigmatisons plutôt ces vils hypocrites qui ont soufflé tour à tour le froid et le chaud, et crié, selon l’occurrence, vive le roi, vive la ligue ? ces bavards sempiternels, imposteurs effrontés qui ont tenu, si impudemment, et quelquefois du jour au lendemain, deux langages tout opposés ; en un mot ces faiseurs de discours à circonstance dont le nombre a été si grand de nos jours, que l’énorme Moniteur lui-même, où ces exemples de bassesses et d’insolents mensonges fourmillent sous toutes les formes, ne nous en donne qu’une bien imparfaite collection. 3. [Note du transcripteur] Si ce bon Étienne vivait aujourd’hui, il n’hésiterait pas à traiter la question, et certes, sa solution ne serait pas à l’avantage de la monarchie.
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